Interview de Jean Marc Laouchez par Yola Minatchy Chez Alain Ducasse à New York, le 26 juin 2017

Jul 6, 2017
Journal

Depuis combien d’années vivez-vous à New-York, Jean-Marc ?

Je me suis installé à New York il y a environ 6 ans. C’est la troisième fois que je vis aux Etats-Unis. J’ai fait un stage de 6 mois à Chicago quand j’étais étudiant. Et un an de mobilité à Washington DC et Dallas, Texas.

Racontez-nous vos années d’études, votre parcours professionnel jusqu’à New-York.

Je suis diplôme de l’ESCP (Sup de Co Paris) après Math Sup et Prépa HEC au Lycée Chaptal à Paris. Je suis retourné sur les bancs de l’école après quelques années d’expérience et j’ai obtenu le MBA de Wharton, de l’Université de Pennsylvanie. Après des stages dans une agence d’opérations transitaires à la Martinique, comme vendeur de chaussures chez Bally à Paris et en gestion de qualité dans une entreprise sidérurgique à Chicago, J’ai commencé ma carrière professionnelle comme banquier, à la Banque Indosuez (maintenant Crédit Agricole). A la banque, j’ai été gérant de fortune et auditeur international.   Après mon MBA, j’ai décidé de faire du conseil de gestion, domaine dans lequel je suis encore aujourd’hui. J’ai travaillé chez McKinsey au Brésil, aux Etats-Unis et en Europe. Je suis ensuite devenu PDG d’Axialent au Brésil, me spécialisant en développement de dirigeants et en transformation d’entreprises. Puis j’ai rejoint Hay Group, qui a été récemment rachetée par Korn Ferry, un grand cabinet de recrutement de dirigeants.  

Vous venez de recevoir une promotion. Félicitations !

Quel sera votre futur poste ? Et en quoi consistera votre fonction ? Je suis devenu Président du Korn Ferry Institute, le centre de recherche et d’innovation de Korn Ferry.  Nous cherchons actuellement à comprendre comment les personnes, les dirigeants et les organisations peuvent se réaliser et être plus productifs dans la ‘nouvelle économie’, notamment dans un monde où la technologie et le numérique changent radicalement les modèles d’affaire et les façons de travailler.

Il y a-t-il des ultramarins dans votre milieu professionnel ?

Certainement. En particulier en France métropolitaine, et dans les DOM-TOM eux-mêmes.

Comment rencontrez-vous des Ultramarins à New-York ?

Je rencontre des amis d’enfance et des connexions personnelles et professionnelles. Certains vivent à New York. Mais les Ultramarins de passage en vacances ou pour leur travail sont plus nombreux.

Votre ressenti par rapport à l’insertion et à la représentativité des Domiens au niveau local, national ou international ?

Et plus spécifiquement aux Etats-Unis ? J’ai parfois rencontré des Domiens au cours de mes voyages hors France, par exemple à Londres, au Panama, en Afrique du Sud, au Brésil, à Singapour, etc. Notre origine insulaire nous ouvre au monde. Il y a aussi des Domiens aux Etats-Unis. Certains y sont depuis longtemps et y ont fait souche, en Floride, en Californie, en Géorgie, à New York, etc. D’autres viennent étudier ou travailler pour des périodes plus courtes. Les Etats-Unis sont un pays d’émigrants et je ne pense pas que les Domiens aient plus ou moins de défis d’intégration que les ressortissants d’autres communautés.  

Que pensez-vous du phénomène de plus en plus prégnant de la fuite des cerveaux des ultramarins vers l’étranger ?

Rayonnement international ou fuite des cerveaux ?

Je ne suis pas sûr que le terme fuite soit adapté. Il reste beaucoup de « cerveaux » dans les DOM-TOM. Certains d’entre nous choisissent simplement de parcourir le monde.  (Sur le sujet voir aussi  les Cahiers des Talents de l’Outre-Mer N°2 : http://www.talentsoutremer.fr/IMG/pdf/Les_Cahiers_Talents_No2_light.pdf)

Vous parait-il plus aisé pour un Ultramarin d’être recruté sur bases de ses compétences aux Etats-Unis qu’en France ?    

Le marché du travail est plus libre et fluide au Etats-Unis que dans la plupart des pays du monde, ce qui explique le plein emploi. Les gens compétents trouveront du travail, tant qu’ils demeurent compétents, indépendamment de leur origine.  

Le phénomène Trump, qu’en pensez-vous ?  

Une grande partie de la population américaine – comme en Europe – se sent exclue de la croissance technologique, de la globalisation, du métissage, etc, et est nostalgique d’un passé qu’elle considère glorieux.  Trump catalyse les angoisses et les espoirs de cette population. Tant que les démocrates ou d’autres dirigeants ne parleront pas à cette population de façon crédible, Trump, ou des personnes comme lui, conserveront leur audience.

Quel est votre regard sur la situation économique et sociale des Etats-Unis ?  Notamment en matière d’emploi, de sécurité.

L’économie américaine se porte plutôt bien, et les mesures d’allègement du poids du gouvernement et les réductions d’impôts vont aussi aider à son dynamisme.  Cependant, le cout social et environnemental d’une politique unidimensionnelle risque d’être important. Je ne serai pas surpris de voir l’émergence de conflits sociaux dans les prochains mois et années, dû à l’augmentation des inégalités et aux perceptions d’injustice.  

« Le rêve américain » existe-t-il toujours ?

Oui – sans nul doute. Il y toujours une forte classe moyenne et Wall Street et la Silicon Valley continuent à faire rêver. Mais l’appauvrissement d’une partie de la population, même si elle travaille, crée une Amérique à deux vitesses.  

Et votre perception de la situation socio-économique dans les Outre-Mer ? Plus particulièrement de La Martinique?

Je retourne une ou deux fois par an à la Martinique, ou vivent mes parents et des membres de ma famille. Le contraste entre une économie développée (belles infrastructures, grand nombre de voitures, consommation effrénée) et une économie sinistrée (haut taux de chômage, délinquance et violence) m’étonne toujours. Il semble que le modèle de développement Outre-Mer devrait être repensé.  

Comment vivez-vous votre lien avec la France aujourd’hui ?

Je vote aux élections françaises, je suis l’actualité, je retourne régulièrement à Paris où je suis né et à la Martinique où j’ai grandi et où se trouve ma famille.  Mais surtout, une de mes filles a décidé d’étudier et vivre à Paris, ce qui m’offre à un lien direct et organique avec la France. Mon autre fille étudie à Chicago.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes domiens ?  

Un conseil classique et toujours valide : cherchez et vivez vos passions.  Soyez courageux, car il s’agit de vos vies et ne vivez pas en fonction des regards des autres. Mais soyez aussi réalistes et responsables, car nous vivons dans un environnement plein de possibilités, mais aussi rempli de contraintes et d’exigences.

Et puisque vous avez une expertise incontestable en ressources humaines, quels conseils aux jeunes diplômés au chômage dans nos îles ?

Définissez une vision ou des objectifs. Et si vous n’avez pas d’objectifs clairs, identifiez les principes et valeurs qui vont guider vos vies. Connaissez-vous vous-mêmes.  Vous avez peut-être la chance d’être particulièrement doué pour une activité particulière. Mais la plupart d’entre nous devons développer et actualiser des compétences pour lesquelles y a une demande de marché. Donc informez-vous et cherchez à comprendre les tendances du marché du travail. Finalement, soyez ambitieux et considérez la création d’une activité ou entreprise qui crée de la valeur pour vous-même et pour d’autres. N’attendez que des gouvernements ou autres associations subviennent à vos besoins pour le reste de votre vie. # Pourriez-vous mettre à terme vos compétences au profit de votre île natale afin d’enrayer le phénomène de fuite des cerveaux et de contribuer à son développement local ? En somme envisager un "retour au pays natal" ? Je pense que ma responsabilité et mes contributions ne doivent pas se limiter à la Martinique, aux DOM-TOM ou à la France. J’ai donné et continue à donner ma force de travail, mes idées, mon support a beaucoup de personnes, indépendamment de leur lieu d’origine.  Je conseille par exemple actuellement un groupe indien de Calcutta pour mettre en œuvre un nouveau concept de production et distribution d’électricité à bas cout qui touchera des millions de personnes.  De même, je mène des recherches sur l’évolution de la motivation humaine à l’ère numérique qui bénéficieront de nombreux dirigeants, employés et étudiants de par le monde.     # Que vous manque-t-il le plus de la Martinique ? Mes parents, ma famille et mes amis. La lumière, la mer et la nature. La nourriture créole et la musique…  

Qu’appréciez-vous de la vie dans cette capitale ?

Quelles sont vos passions, vos loisirs ? J’aime l’intensité et les possibilités offertes par New York. Cette ville se renouvelle de façon permanente, et m’oblige à me renouveler moi-même. J’aime rencontrer des gens talentueux et étonnants, et découvrir de nouvelles tendances professionnelles, culturelles, sociales ou gastronomiques.  Je vais voir des expositions et des concerts ou des spectacles à Broadway ou au Lincoln Center. Je vais voir des compétitions sportives ou je me promène avec ma femme dans les jardins botaniques du Bronx ou de Brooklyn. Ou nous marchons simplement à Central Park, Soho ou China Town.  Vivre à New York est un peu comme vivre dans un film…

Que vous apporte cette ville que vous n’auriez pas en Europe ou à La Martinique ?

Une vision et un impact global, et des possibilités et une exigence de développement professionnel.  

Votre méthode anti-stress ?

Je passe du temps avec ma femme et avec des amis. Je cours dans la nature.  Je lis. Je médite. J’ai appris une philosophie et une méthode de méditation qui s’appelle Vipassana, qui me permet de me recentrer. Je continue aussi mon développement spirituel.

Quel autre métier auriez-vous aimer exercer si vous n’étiez pas à ces fonctions ?

Cinéaste. J’aime créer, inventer et raconter des histoires.

Faites-vous un geste au quotidien afin de préserver l’environnement, ou de réduire votre bilan carbone ?

Oui. Je trie et sépare mes déchets. J’évite d’utiliser ma voiture si je peux. Ma femme et moi prenons soin de nos plantes et de notre jardin.

Quelle serait votre cité idéale dans ce monde en mutation?

New York…Je vis dans cette ville par choix, car je souhaite pouvoir influencer er contribuer à l’évolution de notre monde.

Vous avez un livre, une "bible" que vous relisez souvent ?

Ou un auteur de prédilection ? La Bhagavad Gita. C’est un dialogue entre un guerrier et un saint. Chaque vers et chaque chapitre permettent de penser à notre raison d’être et comment vivre cette vie.  

Vous aimez la musique ?

Oui. Beaucoup de types de musique, avec un faible pour Malavoi et la Bossa Nova.

Un film, un reportage qui a vous interpellé ?

Inception de Christopher Nolan. J’ai aimé l’idée de plusieurs niveaux de perception de la réalité et une superbe exécution. Vous voyagez beaucoup. Un pays à nous recommander ? Et pourquoi ? J’ai vécu longtemps au Brésil. Rio de Janeiro est un must. La ville et la nature sont belles. La ville est intense, diverse, pleine d’histoire et d’activités culturelles et sportives. Les habitants de Rio – les cariocas – sont authentiques et sympathiques. C’est un lieu unique qui mérite d’être découvert.

Quelle est votre nourriture favorite ?

Au sens propre et figuré. Les bananes jaunes au gratin. C’est un délicieux mélange d’ingrédients, de saveurs, de cultures …

Vous aimez cuisiner ?

Je cuisine rarement…

Votre Madeleine de Proust dans la vie ?  

Beaucoup de goûts, de sons, de mots, d’images peuvent me rappeler des moments du passé. Mais j’ai tendance à vivre le présent et à regarder l’avenir.  

Une devise pour l’Outre-Mer ?

Se transformer pour transformer le monde.

Jean Marc Laouchez et Yola Minatchy