Bruno Sainte-Rose, ingénieur chercheur au Texas

Sep 8, 2012
Portraits

[[[img src="left" alt="jpg/Rtom1-2.jpg" align="" ]] # Votre choix professionnel actuel correspondait à une vocation? Ce n’est pas une vocation qui m’a guidé dans mon choix professionnel (en fait je ne savais même pas ce qu’était le métier que j’exerce actuellement étant jeune). C’est en revanche une succession, un entremêlement d’intérêts, qui au fur et à mesure m’ont guidés vers mon activité actuelle. # Racontez-nous vos années d'études, votre parcours professionnel? Je suis parti de Martinique en 2001 à l’âge de seize ans et demi après avoir ciré les bancs du Lycée Schoelcher à Fort-de-France. J’ai ensuite effectué mes classes préparatoires Maths Physiques au lycée Sainte- Geneviève à Versailles puis ai intégré l’Ecole Centrale Paris en 2003. A Centrale, j’ai suivi le tronc commun généraliste les deux premières années, puis la spécialisation en aérospatiale en dernière année. Après mon diplôme d'ingénieur j'ai suivi une formation doctorale à partir de fin 2006, qui m'a mené à la soutenance de ma thèse de doctorat en Energétique à l’Ecole Centrale en juin 2010. Revenons maintenant sur mon parcours professionnel: En 2005, j’ai effectué mon premier stage ingénieur au Conseil Général de Martinique. Rattaché à la Direction des Infrastructures et de l’Eau j’ai réalisé un audit de la sécurité des chantiers routiers du réseau départemental et formulé un certain nombre de recommandations dans le but d'améliorer les conditions d'application du code du travail. En 2006, mon stage de fin d’études s’est déroulé au centre du laboratoire français d’aérospatiale (ONERA) de Toulouse où j’ai étudié les écoulements de rentrée atmosphérique dans l’atmosphère martienne dans le cadre du programme européen d’exploration spatiale Aurora. Mon expérience doctorale a eu pour cadre le centre de Châtillon de l’ONERA, où j’ai pu travaillé entre fin 2006 et 2010 sur la modélisation des écoulements tels que ceux que l’on rencontre dans le propulseur du premier étage d’Ariane 5. Grâce à ces travaux j’ai réalisé deux publications dans des revues internationales à comité de lecture et participé à plusieurs conférences internationales. Depuis mai 2010 et la fin de ma thèse, je travaille pour la société LEMMA, une PME consacrée à la recherche et développement dans le domaine de la simulation numérique en mécanique des fluides et des structures. Concrètement nous développons le logiciel ANANAS dédié à traiter des problèmes dans des domaines variés comme l’aérospatiale, le naval, les procédés industriels, l’industrie offshore et pétrolière. C’est dans ce cadre que j’ai été envoyé à Houston afin de participer au développement de la filiale américaine de LEMMA en m'orientant principalement vers les marchés pétroliers et parapétroliers américains et internationaux. # Recevoir le prix talent de l'Outre-Mer a-t-il eu un effet bénéfique sur ce parcours? Ayant été primé récemment il est encore difficile pour moi d’avoir du recul par rapport à l’effet de ce prix sur mon parcours, je peux d’ores et déjà dire que j’ai rencontré des personnes avec qui nous resterons en relation (notamment grâce au réseau nouvellement créé) et avec lesquelles j’ambitionne des échanges passionnants. # Quitter votre terre natale a-t-il été vécu comme un sacrifice, un déracinement, une nécessité? Que vous manque-t-il le plus de votre département d'origine? J’ai quitté mon île natale un peu plus jeune que certains de mes camarades, mais paradoxalement je ne l’ai pas mal vécu. D’une part, j’ai eu la chance de pouvoir revenir assez régulièrement et d’autre part l’ambiance des classes préparatoires en internat était plutôt sympa. Je ne l’ai ni vécu comme un déracinement ni comme un sacrifice mais plutôt comme un départ nécessaire pour accéder à des formations qui n’existent pas en Martinique et surtout pour entamer ma « découverte » du reste du monde. Ce qu’il me manque le plus à part le soleil, les plages, le ti-punch les pieds dans l’eau, c’est l’impression d’être complètement chez moi près de mes proches, ce que je pourrais appeler l’air du pays. # Quel est votre perception de la situation socio-économique en Outre-Mer? D’un point de vue objectif, la situation socio-économique en Outre-Mer est préoccupante pour plusieurs raisons. La première est liée à la crise mondiale, en effet la situation géographique de nos territoires, leur isolement et le défaut de ressources naturelles majeures rend l'Outre-Mer beaucoup plus fragile que les territoires métropolitains. Cette position de dépendance exacerbée accentuée par le déclin du tourisme victime de la compétition des destinations à bas coût est un handicap certain à l'économie. Le manque d'investissement dans les projets innovants, les inégalités sociales, la hausse du chômage, de la violence et le manque de repères familiaux des jeunes générations sont autant d'indicateurs qui traduisent le malaise de la société ultra-marine. Les évènements de 2009 en Martinique et en Guadeloupe ne font qu'abonder dans ce sens en traduisant l'exaspération générale. Je finirai sur une note d'espoir: dans ce contexte instable où les cartes sont en train d'être redistribuées, je pense que l'Outre-Mer a une carte à jouer en tant que pilote d'innovations en lien avec la relocalisation des ressources et la revalorisation des territoires. En effet, l'enjeu du 21ème siècle est selon moi de prendre du recul par rapport à la mondialisation, en bonifiant le potentiel de chaque territoire. De nombreux secteurs peuvent en bénéficier, l'énergie, l'agriculture, la pêche, l'artisanat, le tourisme et bien d'autres. # Votre ressenti par rapport à l'insertion et à la représentativité des domiens au niveau local, national ou international? Mon jugement quant à l’insertion des domiens au niveau local est très positif. Les manifestations de notre identité ultra-marine sont très répandues et selon moi très appréciées. Par l’organisation de soirées tropicales, de rencontres avec les entreprises comme les Journées Outremer Network, les domiens font entendre leur voix. Avec deux ministres, une secrétaire d’Etat et le numéro 2 du parti socialiste, on peut dire qu’au niveau de la politique nationale nous sommes très bien représentés depuis mai dernier. D'une manière générale, les ultra-marins sont selon moi très bien insérés au sein des collectivités locales et nationales. En revanche, ce qu'il manque ce sont des entrepreneurs et des grands dirigeants. L'Outre-Mer manque de représentativité dans les directions des grands groupes et il existe assez peu de success stories d'entrepreneurs ultra-marins. Je pense que ce manque est défavorable aux plus jeunes à la recherche de modèles qui ne soient pas des chanteurs de dancehall ou des joueurs de foot. # Comment vivez-vous votre lien avec la France, la mère patrie? Je suis un français de l'outre-mer cela signifie que je me reconnais dans les valeurs de la république française mais mes racines sont de l'autre côté de l'Atlantique. La mère patrie m'aura notamment offert une formation de qualité et je suis fier d'avoir suivi un parcours dans l'enseignement supérieur public français qui n'a rien à envier aux universités privés américaines. # Quel est votre regard sur le pays dans lequel vous vivez actuellement? Les Etats-Unis ne sont plus l'eldorado des années 1970, la crise économique ayant sérieusement fini d'ébranler la superpuissance américaine. On ressent chez les gens une peur du lendemain qu'ils ignoraient jusqu'à récemment. En revanche cela reste un pays d'opportunités où le travail et le mérite sont récompensés et une terre très fertile en innovations. J'ai en particulier été marqué par l'efficacité de l'administration. # Que pensez-vous du rôle du C.A.S.O.D.O.M, le comité parisien à l'origine de la création du prix jeune talent et talent confirmé de l'Outre-Mer et de l'impulsion de notre Réseau? L’action entreprise par le C.A.S.O.D.O.M. est remarquable car il met la jeunesse en avant et parie sur l’avenir pour la valorisation de l’Outre-Mer. En créant l’opération des Talents de l’Outre-mer, il donne à cette jeunesse une envergure médiatique et permet au fil des années la constitution d’un réseau qui selon moi ne se limitera pas qu’aux seuls Talents récompensés mais a vocation à s’élargir auprès de tout ceux qui ont la volonté de contribuer à notre action. # Quel conseil donneriez-vous aux jeunes domiens afin de les motiver à suivre le chemin des Talents de l'Outre-Mer, notamment aux jeunes qui sont en proie à des difficultés dans nos îles? Je suis persuadé que tout le monde a un talent à exprimer quel qu’il soit et qu’il y a bien plus de Talents que ne le reflète ce site. La chance vient toujours à ceux qui persévèrent. Mon conseil aux plus jeunes est de suivre sa passion. Il n'existe pas de voies toutes tracées. # Comment envisagez-vous d'apporter votre contribution à la cause de la mise en valeur de la compétence ultramarine, au Réseau des talents de l'Outre-Mer? Je compte d'abord accorder une partie de mon temps et de mon dynamisme à l'organisation de séminaires sur différents thèmes comme l'énergie, le tourisme, l'agriculture ainsi engager le débat sur ces problèmes essentiels de nos territoires et faire se rencontrer des personnes prêtes à s'engager sur des projets. D'autre part il me paraît essentiel d'avoir la plus grande visibilité possible en s'ouvrant notamment aux association d'anciens élèves des différentes écoles et formations afin de recenser le maximum de talents et de solliciter leur contribution. # Pourriez-vous mettre à terme vos compétences au profit de votre île natale afin d'enrayer le phénomène de fuite des cerveaux? En somme un "retour au pays natal"? Je suis Martiniquais et j'aime mon île. J'y retournerai c'est une certitude. Mais il me reste tant à découvrir que le retour au pays natal sera encore dans quelques années, lorsque l'opportunité se présentera. # Quels sont vos projets? A court terme je compte encore contribué au développement de LEMMA. Pour le long terme j'ai de nombreux projets en tête mais je ne veux pas encore les dévoiler. # Quelles sont vos passions, vos loisirs? En classes préparatoires j’ai découvert un sport que je connaissais peu en Martinique à savoir le rugby et depuis je n’ai pas démordu. C’est un sport qui véhicule des valeurs de partage, de solidarité et de courage qui en font une très bonne école de la vie mais aussi de l’entreprise. # Un livre de prédilection? Une "bible"? Linked de Lazlo Barabasi. C’est un livre qui traite de l’importance des réseaux dans le fonctionnement de nombreux systèmes matériels et dans un univers socio-professionnel. Ce livre propose notamment une alternative aux systèmes de management pyramidal ou matriciel. Une idole, un modèle ou un penseur dans l'histoire, dans la fiction ou dans notre société actuelle vous accompagne? Steve Jobs. Un grand entrepreneur, innovateur, manager. # Quel geste faites-vous au quotidien afin de préserver l'environnement, de réduire votre bilan carbone? Malheureusement, habitant dans une ville du sud des Etats-Unis, très étirée dans l'espace, mon bilan carbone est bien plus en berne que ce à quoi j'aspire. Du coup, je ne peux que me cantonner aux gestes du quotidien comme le recyclage et l'économie d'énergie ménagère. # Quelle serait votre cité idéale dans ce monde en mutation, en crise? Pour moi la cité idéale serait d'abord une cité juste et mesurée à la fois d’un point de vue socio-économique mais également dans l’exploitation de ses ressources. # Un film, un reportage à recommander? Man on Wire, le film documentaire de l’exploit de Philippe Petit, qui a traversé entre les deux tours du WTC sur un fil. # Votre nourriture favorite? Au sens propre et figuré. Lentilles, groin de porc et chiquetaille de morue avec un peu de piment : je n’ai pas besoin de nourriture sophistiquée pour satisfaire mon palais. Au sens figuré, les moments passés avec mes proches. # Un artiste que vous appréciez? Ayo. C'est une femme métissée, engagée généreuse et franche. # La musique que vous aimez fredonner? Métissage de Dub Incorporation. Une chanson en l'honneur du métissage comme évolution naturelle de l'humanité. # Une devise pour l'Outre-Mer? Cultivons l’excellence (halte au « i bon kon sa*»). *Litérallement « c’est bon comme ça » : autrement dit la philosophie de l’à peu près